
INTRODUCTION
Le 4 juin 2026, notre asbl l’ASJ-LUX a célébré son 30e anniversaire en organisant un colloque intitulé « Entre ombre et lumière… Les chemins brisés de la personnalité traumatisée. Regards croisés sur les victimes et les auteurs d’infractions pénales ».
Cet événement a réuni près de deux cents professionnels, issus du secteur socio‑judiciaire et de la santé mentale, autour d’une réflexion commune sur la thématique du psychotraumatisme, ses effets, et les enjeux d’accompagnement.
À travers les interventions d’experts et de thérapeutes, cette journée a permis de mettre en lumière que tant les victimes que les auteurs d’infractions pénales peuvent souffrir de traumatismes.
Les intervenants ont également souligné l’apport de la Théorie de la Dissociation Structurelle de la Personnalité (TDSP) comme clé de compréhension du traumatisme, et notamment des comportements violents et mécanismes d’emprise, ainsi que des besoins particuliers des victimes dans un contexte d’urgence collective. Ils ont enfin rappelé l’importance de développer des prises en charge adaptées à ces réalités complexes.
Nous remercions chaleureusement l’ensemble des orateurs qui ont contribué à la richesse de cette journée d’échanges et de réflexion, ainsi que toutes les personnes présentes pour leur participation.


Marie Nathalie D’Hoop et Pierre-Yves Forro « Expériences traumatiques d’une victime, d’un auteur : quels sont les enjeux communs pour les intervenants des secteurs de l’aide aux justiciables, de la justice et de la santé mentale ? »
Marie Nathalie D’Hoop a été directrice de la maison de justice de Bruxelles pendant 11 ans. Elle est actuellement directrice générale adjointe f.f. à l’Administration Générale des Maisons de Justice et est, entre autres, responsable de la « direction partenariat ».
Pierre-Yves Forro a été 16 ans assistants de justice et est actuellement coordinateur de la « direction partenariat » au sein de l’Administration Générale des Maisons de Justice.
Lors de l’introduction conjointe, Marina D’Hoop et Pierre‑Yves Forro, représentants de l’Administration générale des Maisons de Justice, ont rappelé combien la question du traumatisme traverse aujourd’hui l’ensemble du secteur socio‑judiciaire. Ils ont souligné que le traumatisme concerne les victimes, de manière évidente, mais aussi les auteurs, dont les parcours judiciaires, les conditions de détention ou encore les ruptures liées à la réinsertion peuvent laisser des marques profondes.
En s’appuyant sur le Code de justice communautaire et la définition de la santé mentale de l’OMS, ils ont rappelé l’importance de restaurer la capacité d’agir, de soutenir la participation sociale et de reconnaître la dignité des justiciables. Ils ont également souligné que les frontières entre aide psychologique et prise en charge thérapeutique sont aujourd’hui plus perméables, et que la complémentarité entre les secteurs est indispensable pour éviter les ruptures de parcours.
Enfin, ils ont ouvert la journée avec plusieurs questions fortes : comment penser la justice lorsque le trauma devient un prisme incontournable ? comment accompagner sans catégoriser ? Comment mieux articuler les champs institutionnels pour éviter les ruptures de prise en charge ?
Cette introduction a posé les bases d’une réflexion commune, invitant les participants à explorer ensemble les liens entre justice, traumatisme, santé mentale et accompagnement des justiciables.


BETTINA BELET - "Le psychotraumatisme en milieu pénitentiaire"
Bettina Belet est psychiatre au CHU de Lille. Elle exerce au sein du Service Médico-Psychologique Régional (SMPR) de Lille-Annœullin ainsi qu’au sein de l’équipe mobile transitionnelle (EMOT). La Docteur Belet a exercé de nombreuses années au sein de l’unité sanitaire du centre pénitentiaire de Lille-Annœullin. Elle s’est particulièrement intéressée à la problématique du psychotraumatisme en détention, thématique qui a constitué le sujet de sa thèse de médecine. Elle a également co-réalisé plusieurs publications scientifiques sur ce sujet.
Lors de son intervention, la Dr Bettina Belet, psychiatre au CHU de Lille, a abordé la question du psychotraumatisme en milieu carcéral et, plus particulièrement, du trouble de stress post-traumatique (TSPT). Elle a rappelé la forte prévalence de ces troubles parmi les personnes détenues, souvent marquées par des parcours de vie jalonnés d’événements traumatiques, parfois dès l’enfance. La détention peut également venir réactiver ou aggraver ces traumatismes, notamment dans un contexte marqué par les violences, l’isolement et des conditions de détention difficiles.
La Dr Belet a également présenté les enjeux liés au repérage et à la prise en charge du TSPT, en abordant les différentes approches psychothérapeutiques et médicamenteuses. Elle a souligné l’importance d’une prise en charge adaptée aux parcours et aux vulnérabilités de chaque personne, ainsi que d’un dépistage plus systématique en détention.
Au-delà de la dimension clinique, l’intervention a mis en lumière les nombreux défis auxquels est confrontée la santé mentale en prison : surpopulation carcérale, accès insuffisant aux soins, manque de ressources médicales, isolement, absence de soutien familial ou social, mais également la formation insuffisante des professionnels. Dans ce contexte, le développement d’une approche « Trauma-Informed Care » apparaît comme une piste importante pour mieux prendre en compte les expériences traumatiques et leurs conséquences.
Enfin, la Dr Belet a rappelé que l’amélioration de la prise en charge du psychotraumatisme en détention ne peut être dissociée des conditions dans lesquelles les soins sont dispensés. Elle repose à la fois sur un meilleur dépistage, des réponses thérapeutiques adaptées, des professionnels suffisamment formés et une collaboration renforcée entre les secteurs de la santé et de la justice. Une prise en charge plus adaptée du psychotraumatisme constitue ainsi un enjeu important pour améliorer le pronostic psychiatrique, prévenir la revictimisation et contribuer à limiter les risques de réincarcération, mais elle reste indissociable d’une amélioration des conditions d’incarcération.
AMELIE SIMON – « La dissociation structurelle de la personnalité : une approche accessible et concrète »
Amélie Simon est psychologue clinicienne et psychothérapeute orientée vers la résolution de problèmes, Amélie Simon est spécialisée dans le traitement des troubles psychotraumatiques et dissociatifs. Elle est présidente de l’Institut Belge de Psychotraumatologie (BIP) et ancienne vice-présidente de l’Association Francophone du Trauma et de la Dissociation (AFTD).

Lors de sa présentation, Amélie Simon a souhaité rendre la théorie de la dissociation structurelle de la personnalité (TDSP) accessible à tous en la vulgarisant et en l'illustrant de manière concrète à partir de situations cliniques. Son objectif était de permettre aux professionnels de mieux comprendre les fondements de ce modèle, de différencier les traumatismes simples des traumatismes complexes, mais surtout de porter un nouveau regard sur les comportements dissociatifs, en les considérant comme des réponses adaptatives de survie plutôt que comme de la mauvaise volonté ou de la manipulation.
L'ensemble de son intervention s'inscrivait dans une démarche de psychoéducation, visant à aider les professionnels à expliquer simplement ces mécanismes aux patients, à leur redonner du sens et à favoriser leur engagement dans le soin.
Enfin, elle a rappelé les principaux enjeux thérapeutiques et institutionnels de cette approche, en soulignant l'importance d'une prise en charge progressive, sécurisante et adaptée au rythme de chaque personne.

JEAN-PAUL MUGNIER - « La vulnérabilité, une source de créativité"
Jean-Paul MUGNIER est thérapeute familial et de couples. Jean-Paul Mugnier a fondé et dirigé pendant plus de 20 ans l’Institut d’Etudes Systémiques à Paris. Sa formation initiale d’Educateur spécialisé l’a conduit à se sensibiliser très tôt aux questions liées à la maltraitance et à s’interroger sur les moyens à mettre en œuvre pour venir en aide aux enfants victimes de sévices, de négligences comme à leurs parents. Formateur et superviseur, il intervient auprès de nombreuses équipes en France comme à l’étranger.
Jean‑Paul Mugnier a abordé la notion complexe de morcellement psychique à travers la créativité artistique, en s’appuyant sur trois figures majeures de la culture francophone : Louis‑Ferdinand Céline, Niki de Saint Phalle et Johnny Hallyday. Ces artistes, pourtant radicalement différents par leurs univers, leurs sensibilités et leurs modes d’expression, l’un écrivain, l’autre plasticienne, le troisième chanteur, ont en commun d’avoir transformé une expérience intérieure fragmentée en une œuvre qui porte la trace de ce morcellement.
Malgré leurs différences, chacun d’eux révèle, à sa manière, comment une identité blessée peut se dire, se montrer ou se chanter à travers une forme artistique fragmentée. Et, comme le thérapeute face aux victimes, le lecteur ou le spectateur se retrouve confronté à plusieurs visages d’un même sujet.
En conclusion, Jean Paul Mugnier représente le traumatisme comme un choc venu briser le miroir, l’image du visage qui s’y reflète semble dès lors morcelé désuni et pourtant celui qui se regarde continue de ne faire qu’un.
« Le visage est sens à lui seul, il est ce qu’on ne peut tuer (Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, 1961.). Une vie, c’est l’histoire d’une vie, c’est la possibilité de raconter sur soi des histoires intelligibles et acceptables pour se faire bonne figure. Alors, lorsque l’inacceptable a surgi, faisons en sorte de permettre au sujet regardé et se regardant dans un miroir morcelé de redonner à son existence l’unité et la cohérence lui permettant de mener, de nouveau, une vie bonne, dans des institutions justes. »
JENNY ANN RYDBERG - « Le passage à l'acte violent à travers le prisme de la théorie de la dissociation structurelle de la personnalité : éclairages et pistes »
Jenny Ann Rydberg est psychologue clinicienne, docteure en psychologie, superviseure en psychothérapie intégrative dans le domaine du trauma complexe et de la dissociation, éditrice-en-chef du Journal of EMDR Practice and Research. Co-éditrice et autrice de l’ouvrage Traité clinique du psychotraumatisme paru chez Dunod (Tarquinio et coll., 2025), elle y a contribué notamment un chapitre intitulé Théorie de la dissociation structurelle de la personnalité : Synthèse et actualisation par l’intégration des travaux subséquents de ses auteurs.

Au cours de cette présentation, Jenny Ann Rydberg a proposé une synthèse des connaissances scientifiques portant sur les liens entre les expériences adverses vécues durant l'enfance (Adverse Childhood Experiences – ACE), le passage à l'acte violent et le risque de récidive. Les recherches présentées soulignent le rôle majeur des traumatismes infantiles dans le développement de comportements violents et mettent également en évidence l'association entre les expériences dissociatives liées aux traumatismes et le passage à l'acte.
S'appuyant sur la théorie de la dissociation structurelle de la personnalité (TDSP), l'intervenante a ensuite proposé un cadre de compréhension des dynamiques souvent invisibles qui sous-tendent les comportements violents. Cette approche permet d'éclairer les mécanismes psychotraumatiques impliqués dans le passage à l'acte et d'enrichir la compréhension clinique de ces situations.
Enfin, Jenny Ann Rydberg a abordé les implications de ce modèle pour les professionnels de terrain. Elle a présenté les principaux écueils rencontrés dans l'accompagnement des auteurs de violences ainsi que des repères et des pistes d'intervention inspirés de la TDSP, afin de soutenir une prise en charge plus adaptée et plus efficace.

ROXANE EVRARD - « Violences conjugales et dissociation structurelle : lecture clinique du cas d’une patiente victime »
Roxane Evrard est psychologue et sexologue clinicienne. Spécialisée dans le domaine du psychotraumatisme, elle est formée à la thérapie EMDR, à la thérapie LI-ICV, au Brainspotting, ainsi qu'à l'hypnose conversationnelle. Elle accompagne majoritairement des personnes ayant été victimes de violences sexuelles et d’inceste. Afin de pouvoir mieux accompagner ces personnes, elle a poursuivi sa formation sur le trauma complexe et les troubles dissociatifs. Elle exerce au Centre de Prise en Charge des Violences Sexuelles (CPVS) de Liège, ainsi qu'au Centre PEPS-E. En parallèle de sa pratique clinique, elle est formatrice dans ces domaines, anime seule ou co-anime des groupes de stabilisation autour du trauma ou pour les personnes concernées par les violences dans l'enfance (Nook Care).
La présentation de Roxane Evrard a mis en lumière l'articulation entre la problématique des violences conjugales et la théorie de la dissociation structurelle de la personnalité. À partir d'une situation clinique, il a été démontré que ces deux thématiques entretiennent des liens étroits et significatifs.
Après un rappel des fondements théoriques relatifs à la notion de dissociation et à la dissociation structurelle — incluant les éléments auxquels le praticien doit porter une attention particulière lors des premiers entretiens, notamment à travers l'utilisation d'outils d'évaluation spécifiques tels que le SCID-D — Roxane Evrard a présenté le modèle de prise en charge destiné aux victimes de violences conjugales, basé sur le modèle en trois phases de Pierre Janet.
Ce modèle s'articule en trois étapes distinctes.
La première vise la stabilisation du patient par le biais de la psychoéducation ainsi que d'exercices d'ancrage et de visualisation, parmi lesquels figurent la table de Fraser, les figures symboliques ou encore la ligne du temps arc-en-ciel.
La seconde phase est consacrée au traitement du souvenir traumatique : elle consiste à identifier et à travailler la cible thérapeutique, notamment par le recours à la thérapie EMDR. Cette approche permet la désensibilisation du souvenir traumatique et favorise le retour du patient à l'instant présent.
La troisième et dernière phase consiste à intégrer le travail réalisé et les éléments abordés au cours de la thérapie. Il s'agit de faire émerger et de construire la nouvelle identité de la victime, une fois les souvenirs traumatiques traités. Cette étape peut notamment s'appuyer sur une thérapie des états du moi. L'accent est mis sur la reconstruction du récit personnel du patient — son passé comme son avenir — ainsi que sur l'intégration des souvenirs remémorés et réassociés pendant le traitement. Cette dernière phase, essentielle, se déroule progressivement et ne peut être précipitée.
Cécile DETHIER - « Ancrage : Intervenir au cœur de la dissociation – Lecture clinique du procès des attentats de Bruxelles »
Cécile Dethier est directrice de l’asj-lux, elle est psychologue clinicienne et psychotraumatologue. Elle est formée à la thérapie EMDR, aux états du moi traumatique ainsi qu'à l'hypnose conversationnelle.

Structurelle de la Personnalité pour accompagner les victimes. En s’appuyant sur l’intervention psychologique menée lors du projet Ancrage, dispositif d’accompagnement, des victimes des attentats de Bruxelles, pendant le procès d’assise, elle a montré en quoi la lecture des symptômes dissociatifs éclaire les réactions des victimes, permet d’identifier les émergences de Parties Emotionnelles et oriente des interventions d’ancrage plus adéquates, en temps réel, dans un contexte judiciaire hautement stressant.
Nous avons pu compter sur la présence de deux artistes de CAPTATIO, dont l’intervention a apporté une dimension sensible et vivante à la journée. Par leur manière d’accueillir, d’animer et de faire rire, ils ont offert des respirations essentielles, créant un espace de légèreté et de cohésion au sein d’un programme riche en réflexions profondes.


Nous avons également eu le plaisir de bénéficier de la présence de la libraire « Du Temps de Lire » de Libramont, qui avait installé un stand composé d’ouvrages en lien avec les thématiques abordées lors de notre colloque. Ses sélections, pertinentes et accessibles, ont offert aux participants un espace de découverte et de réflexion supplémentaire durant les pauses. Ce moment de rencontre autour des livres a enrichi la journée, en permettant à chacun d’explorer des ressources complémentaires.




Cette formidable journée a été possible grâce à l’implication de toute notre équipe de professionnels ainsi que de nos administrateurs. Leur mobilisation, en amont comme le jour même, a soutenu l’ensemble des interventions, des temps de réflexion et des moments plus conviviaux qui ont rythmé cette rencontre.


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